On Dangerous Ground

On Dangerous Ground (La Maison dans l’Ombre – 1951)

Nicholas Ray

Jacques jean Sicard – La figuration insolite

 

On Dangerous Ground (La Maison dans l’Ombre – 1951) – Nicholas Ray. « Je n’ai jamais eu vocation aux épiphanies. Découvertes, opportunités, chances, féeries m’étaient illisibles. En chacune je voyais un maléfice – l’annonce de quelque chose de plus grand et de plus décourageant. Enfin, j’ai perdu la vue.

Le prélude à l’aveuglement fut de ne plus obtenir de projection spatiale satisfaisante : Quand je me retournais, mon assurance sur ce que je venais de voir chancelait, je poussais la porte sur le monde idiot du « il y a quelque chose ». Mais quoi ? À part traverser la rue sans se faire renverser ? J’étais dans l’égarement constant, l’infirmité me gagnait.

La neige s’est mise à tomber, longtemps, mélangeant les épaisseurs. Son silence accuse l’ombre circonstancielle de la maison – je n’allume une lampe que par acquis de conscience, le signe pour le voyageur ou l’homme de bon service qu’une vie existe, ici. Mais la muette blanche approfondit l’ombre, en extrait une plus grande obscurité, comme si elle se voulait l’exact contrepoint extérieur des yeux aveugles, les miens, qui l’habitent. La maison devient un grand trou dangereux pour quiconque s’y risque, l’aimé compris, je n’y puis rien.

Ce n’est pas vrai que je n’y puisse rien, puisque cette cécité je l’ai voulue. D’autant que la moindre chose, l’insignifiance même du détail prenait de plus en plus le tour d’une illumination sauvage. La réalité n’est pas ce mirage, je devenais folle. J’ai entendu des pas, j’ai aussitôt fait la nuit, il m’a serrée dans ses bras. Une fois libérée, avec mes doigts, j’ai palpé son front, son nez, ses lèvres, j’ai moulé ses traits à jamais, le moulage du visage de Rimbaud, je n’ai aucun doute sur ce point. Il ne sait pas ce que j’ai fait de son visage, lui si bestial, j’ai senti sa répugnance se dérober sous ma main, je le tuerai, je l’ai fait venir pour ça, bientôt, il n’y aura plus que ma voix – cette parole manquée. Quand la voix est une parole manquée, c’est qu’à travers ses registres linguistiques, elle est la meilleure des paroles possibles. – Qu’est-ce que je raconte ? Suis-je passée de l’autre côté ? »

*

On Dangerous Ground – Nicholas Ray. Quelquefois il s’en va deux longs jours, il s’éloigne jusqu’aux confins du blanc où le réel est justifié par le nombre. Il y tue la première jeune femme qu’il croise pour la raison qu’elle lui a refusé un sourire. Quand il revient, il a cassé sur son chemin une branche défeuillée, qu’il m’offre pour que je le la touche et la sente.

Je suis aveugle, il n’a pas de visage. Mon frère, c’est mes yeux – il m’est ce que j’ai de plus cher, il voit pour moi et il assume mon infirmité à ma place. Il n’y a aucune pitié dans nos voix. Nous vivons au noir. Une vision absente au ras des objets quotidiens, ils servent à notre orientation, aucun surplomb, nous méprisons les pouvoirs sociaux d’Asmodée, nous connaissons par la radio leur puissance, dehors

En dépit de son extrême jeunesse, mon frère sait qu’on le tuera pour ce qu’il a fait et continue de faire. Ce sera sans jugement, un fusil de chasse, à bout portant, pour les hommes il n’aura eu d’existence qu’à l’instant du plan à la place du mort (pour moi, de mes souvenirs se démarque l’instant où ses cheveux dorés apparaissent dans le cadre de la porte qui conduit au sous-sol, où il se cache – la photographie lui donne la consistance d’une chevelure endormie par charme, elle flotte comme si elle était plongée dans de l’eau). Auparavant les violons et les cuivres de Bernard Hermann auront soufflé leur véhémence. J’imagine ce moment fatal, mon frère a les yeux recouverts de leur taie, dans l’axe le tireur hébété, la fumée que la décharge du canon dégage, c’est comme le voile de lin qui masque l’autel. Je prie pour lui, qu’il ait la paix qu’il n’aura pas trouvée ici.

 

Extrait de La figuration insolite
(ouvrage à paraître)